Plutôt que Kérouac, j’ai choisi Les raisins de la colère de John Steinbeck (1939) comme lecture de voyage. Il a l’avantage de relater l’exode des familles de métayers qui ont été dépouillées de leur ferme. Le récit ouvre sur les décennies qui ont ravagé le sol et anéanti toute récolte. Les banques sans scrupules (ont-elles des scrupules aujourd’hui?) saisissaient les terres, réduisant toute une population à la famine. Pour amasser quelques sous et acheter un véhicule, ils vendaient leurs maigres biens; mais les acheteurs, conscients de leur supériorité, ne leur en donnait presque rien. C’est ainsi que se sont retrouvés sur la Route 66 (terminée en 1926) une interminable file de miséreux, rêvant de la Californie -où on leur promettait le paradis- et pleurant leur vie détruite. C’est la naissance d’un capitalisme sauvage selon Steinbeck. Du vrai Zola à son meilleur.

Je n'ai pas de Harley, mais  j'ai quand même ma clochette pour chasser les mauvais esprits de la route. Et elle teinte joliment.
Je n’ai pas de Harley, mais j’ai quand même ma clochette pour chasser les mauvais esprits de la route. Et elle tinte joliment.

Ma Mother Road, comme la nommait Steinbeck, sera teintée de cette partie de l’histoire des années 30, je le crains. Mon regard ne pourra s’en tenir aux rutilantes vieilles voitures, aux anciens panneaux publicitaires ou aux édifices retapés. J’aurai en tête ses descriptions efficaces, j’aime autant vous en avertir. C’est quand même de belle humeur que j’ai repris le volant après mes 3 jours de repos.

La vieille Route, dalles un peu roses. Au soleil couchant, elles sont encore plus rosées.
La vieille Route, dalles un peu roses. Au soleil couchant, elles sont encore plus rosées.

Depuis un moment, je roule sur la 116, appelée Old Route 66. C’est souvent en parallèle de la 1-55. En plus, il y a cette vraie Route 66, en tronçons, sur lesquels on peut se promener si on est un peu nostalgique de l’époque (si on a lu Kérouac par exemple) ou si on est romantique. Nous y avons fait quelques pas, nous aussi, en pensant aux exilés des années 30.

La 66 un peu plus tard
La 66 un peu plus tard
Pas pu m'empêcher de les photographier, même si on les voit sur tous les sites Internet!

Ces statues (vous les reconnaissez? Elvis, Marilyn…) sont au Polk A Dot Drive In (photo vedette), mais un peu tôt pour le hamburger. Pas pu m’empêcher de les photographier, même si on les voit sur tous les sites Internet!

Mon voisin de camping m’avait donné un raccourci pour Braidwood. J’ai évité pas mal de km, merci. Première épicerie depuis le départ (le rat avait fait ses provisions): croyez-le, on m’a cartée parce que j’achetais du vin. Je ne comprenais pas trop pourquoi la jeune fille voulait une carte, puis une autre; à l’évidence, elle cherchait une information, et finalement elle a écrit cette info sur son document. Elle m’a expliqué qu’il est obligatoire d’inscrire le nom et l’âge de la personne qui se procure de l’alcool. S’ils contrôlaient leurs armes avec autant de vigilance..
Direction Dwight : Pas trouvé de banque à Braidwood, essai ici. Deux banques me refusent et me renvoient ailleurs, un ailleurs introuvable, quand je tombe enfin sur un guichet. Mais je ne me promènerai pas avec une fortune : la limite est à 200$. Quel que soit le montant que je retire, les frais sont les mêmes. Comme je devrai retirer plus souvent, ce sera plus de frais. Chères banques… J’ai terminé ma visite par un diner au très fréquenté resto Old Route 66 Family. L’extérieur est très ordinaire, mais l’intérieur est un « méchant » bric-à-brac de la Route. Zut, mon appareil est sans énergie. Tant qu’à y être, je commande le hamburger Route 66. Je tremble quand il arrive devant moi : une énorme pièce de viande dégoulinante de gras animal (savez que j’en mange peu) trône à côté d’une montagne de belles frites. Mon estomac s’inquiète, mais moi, je décide de me le faire. Tout! J’ai tout mangé! En urgence dans Gontran, je cale un grand verre de Gerolsteiner et je laisse fondre une gastricumeel sous ma langue en espérant qu’à eux deux, ils arriveront à bout du monstre. Ç’a marché!
Voyez la galerie de photos : Dwight et Pontiac (un clic sur la première photo)


Belle promenade dans Pontiac. La vieille ville est la mieux organisée de toutes jusqu’ici : des pas imprimés sur les trottoirs nous conduisent vers les différents centres d’intérêt. Jusqu’à ce que l’orage s’amène derrière nous et nous pousse vers Gontran. Puis les éclairs fusent partout autour de nous, comme un filet jeté pour nous piéger.

J’ai l’impression que je conduis un avion et que j'entre dans un nuage.
J’ai l’impression que je conduis un avion et que j’entre dans un nuage.

Ça pète à boucher les tympans, ça fait peur; je cherche le tourbillon annonciateur de catastrophe pour ne pas nous conduire carrément dedans. Ce n’est pas la période des ouragans, mais la planète étant dans un tel état… Je laisse tomber le Old Log Cabin et sa fameuse tarte aux pêches et on file vers le Sud. De toute façon, après le burger monstre… Et l’orage est enfin derrière nous.

Bonne idée ce nom pour un camping. Le ciel après l'orage.
Bonne idée ce nom pour un camping. Le ciel après l’orage.

Au camping où on crèchera ce soir-là, près de Pontiac, on est reçues par une Barbara joviale, contente que je sois à ses côtés pour l’arrivée de mes suivants : des Français de Clermont-Ferrand qui disent un mot ou deux en ce qui ressemble à de l’anglais, et qui ne comprennent rien de ce que dit Barbara. Moi, je commence à penser en anglais; alors je me tourne vers eux pour leur traduire ce que Barbara explique… je le répète en anglais… lol. Là aussi un orage nous tombe dessus, de manière tout aussi soudaine, mais l’humidité ne s’évapore pas.
J’arrive à la ville Lincoln après avoir déjà entendu beaucoup parler de lui. Ici, les gens en sont très fiers. Plus j’avance sur la Route, plus les villes m’intéressent. D’ailleurs j’étais tellement absorbée dans mes découvertes, que j’ai failli ne pas retrouver Gontran. Une chance qu’il y a les églises. J’avais remarqué cette église en stationnant, grâce à son haut clocher. Qu’aurais-je fait si je ne l’avais pas retrouvé… Après 27 km de route secondaire (même parfois tertiaire), me voici à New Salem près de la ville de Petersburg (carte dans le diaporama). C’est le chum de Barbara qui m’a dit que si je n’avais qu’une chose à voir dans le coin, c’était ici. J’y fais deux bonnes nuits avant d’aller à Springfield, la capitale. C’est un bonheur de nous retrouver dans une profonde campagne, roulant doucement entre les champs, profitant d’une nature luxuriante aux arbres matures. Ouais, beaucoup de champs de maïs destiné à l’éthanol. Même qu’ici, on n’a pas toujours le choix. Les stations indiquent qu’il y a 10% d’éthanol dans leur essence (qui est alors à 3,45 le gallon soit 3,78 litres), et quand il faut faire le plein et qu’on ne sait pas où on trouvera une station sans éthanol… À voir l’immensité des terres destinées à cette culture, je crois bien que c’est vrai qu’on pourrait nourrir toute la planète et même plus si on le voulait vraiment. Je suis toujours dans ces champs de maïs depuis que je me promène aux US. J’ai honte de consommer ce carburant à l’occasion, quand je pense qu’un enfant meure de faim à chaque ligne que j’écris.
New Salem donc… Un immense camping. Les photos n’en montrent qu’une partie, mais ça vous donne une idée de l’espace autour de nous. À 20$ la nuit, je ne peux me plaindre. Ici aussi je rencontrerai une famille si aimable… Papi et Mamie animent le village de New Salem avec leurs adorables jumelles d’une dizaine d’années et sont ici au camping.
Le jeune Lincoln est arrivé en 1831 à New Salem. La légende veut qu’il ait eu des difficultés en navigant sur la rivière Sangamon et qu’il soit allé à New Salem pour trouver de l’aide. Là, il serait tombé en amour avec ce village; il y resta pendant 6 ans. Plus tard, il sera député de ce comté. C’est un homme de paix; est-ce pour cela que les gens sont si affables ici?
Springfield,capitale de l’Illinois, n’a rien à voir avec Chicago: 117 mille et quelques habitants. Je crains toujours un peu les villes, mais il n’y avait aucune raison ce matin. Arrivées à 10h en ville, stationnement facile, trottoirs dégagés. On ne s’en plaint pas. Le ciel est d’un bleu limpide, on commence au nord, par l’immense cimetière Oak Ridge.
Deux fois on m’a demandé des informations : tellement contente de ne pas trop avoir l’air touriste. Je n’ai jamais vu la fiesta, j’ai demandé : on ne savait pas. Alors je me suis baladée sereinement avec Cléo qui s’est fait traiter de Rintintin (pour personnes de ma génération). Cet homme, assez original, est le premier qui arrive à me dire 3 ou 4 mots en français. Il m’a aussi parlé en Polonais et il disait avoir aussi étudié le latin. Un seul chien rencontré dans nos 4 hres de promenade; pourtant, tous viennent à Cléo. Même notre serveuse à la terrasse lui propose de l’eau. On dit que c’est la ville la plus multiethnique de l’Illinois. Je veux bien le croire : ne serait-ce tous ces restaurants aux offres exotiques, ces différentes nationalités croisées en chemin. On offre même des Gelati. À qui ai-je demandé de nous prendre en photos? À des Chinoises! À ma grande joie, un marché public avait lieu ce samedi avant-midi. Je me suis pressée à faire mes provisions avant la fermeture à 12 h 30. Il existe donc des producteurs autres que de maïs pour l’éthanol. J’ai même rapporté une grosse pièce de fromage : Le Jake’s Whell de la ferme Ludwig Farmstead. Un délice!
Pour ma dernière nuit en Illinois, j’ai voulu rouler un temps sur la Route  de 1926-1930. On la déconseille, et je comprends: c’était si étroit qu’on avançait cahin-caha. Une grosse autocaravane n’y arriverait pas. Les protagonistes des Raisins de la colère m’accompagnaient, je les imaginais ici et là, cherchant de l’eau, une pièce de moteur, quêtant parfois un peu de nourriture. Je me sentais intégrée à la Route.
Demain : le Missouri.

Voyez la galerie New Salem et Springfield. Comme d’hab, un clic, etc.

 

9 thoughts

  1. Je viens de rentrer (avant hier soir 02/09) d’un voyage aux USA et ai emprunté les mêmes routes que vous. Nous aurions pu nous croiser et si j’avais reconnu votre van, il est certain que je serai venue faire votre connaissance. Je suis votre périple depuis le début et vous envie tellement. La 66 est devenue une passion pour moi et je la découvre petit à petit, Etat par Etat. Je l’ai suivie en Oklahoma et Texas et 2011 et Nouveau Mexique, Arizona et Californie en avril et mai 2013. Ce coup-ci, l’objectif (point final) de mon voyage, était les 110 ans de Harley Davidson à Milwaukee. Nous avons atterri à Chicago et suivi la route 66 jusqu’à Pontiac avant de remonter vers Walnut Grove (en espérant croiser Laura Ingalls de la petite maison dans la prairie). Un peu déçus par ce lieu (j’aurai mieux fait de continuer sur la 66). Je vais vous suivre avec encore plus d’assiduité, maintenant que j’ai un peu plus de temps et rêver d’être à vos côté. Bonne route et à bientôt.

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    1. Eh bien! oui nous aurions pu nous rencontrer, c’aurait été sympa. Si vous m’aviez croisée, vous auriez reconnu la van, elle est identifiée à Mamie en cavale. Je vois que vous avez encore fait des découvertes. Personnellement j’ai troqué la Route 66 pour une autre route historique. Après le Nouveau-Mexique, j’ai creusé un peu dans l’histoire des Pueblos, vous le lirez dans mes articles. Je vous souhaite un bon retour chez vous. À bientôt.

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  2. A la lecture de ton periple , je me surprend a avoir l envie de retourner aux Etats par la route.Apres 10 jours dans le bois ,tu me ramene a la civilisation de belle facon Merci!!

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  3. Quel beau récit, emplit de cette poésie qui habite Mamie depuis son enfance. Cette nostalgie devient mienne quand je te lit du confort de ta causeuse. Eh oui, j’avais quelques heures à tuer en ville, et j’ai décidé de les passer chez toi, voir si tes plantes survivent à la solitude. Je vais les abreuver. 🙂

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